Ils sont souvent jeunes, désoeuvrés. Sans emploi, sans avenir prometteur, ils traînent dans les rues, révoltés. Tous ces conflits, toutes ces injustices brimant directement ou indirectement leur existence ont eu raison de leurs rêves, mais surtout, de leurs espoirs. Cette voie, sur laquelle on les entraîne, est synonyme de parole. Ce sera là, pour ces kamikazes, le seul cri qu’ils pourront émettre en se sachant entendus, ne serait-ce qu’une infime seconde. Mais nous oublions que parfois, ce sont aussi de jeunes ingénieurs ou cadres qui sont détournés. Des êtres censés, intelligents. Des êtres équilibrés ou, du moins, qui le semblent. Des êtres qui à un moment de leur existence, laisseront transparaître une faiblesse, une déprime, une douleur. Aux aguets, les loups rattachés à des cellules «sectaires» (salafistes ou autres) s’empressent de les aborder. Les rencontres seront de plus en plus longues. On leur fera entendre ce qu’ils veulent entendre. S’ils sont déprimés, on leur apportera un réconfort. S’ils sont révoltés, on leur donnera une cause vers laquelle diriger leur haine. Tout sera utilisé, contre eux. On finira par les embrigader pour une cause et toute rationalité sera inhibée. Manipulation des esprits, théorie du complot, prosélytisme, abrutissement, aliénation, rupture d’avec la société. Certes, ceux-là n’iront peut-être pas jusqu’à se passer la ceinture d’explosifs autour de la taille, mais ils seront tout aussi endoctrinés et dangereux.

J’ai pu voir de près cet endoctrinement… malheureusement. Il y a quelques années (je dirais sept ans environ), deux personnes que je connais se sont mises à changer. Deux jeunes hommes brillants, bien éduqués, diplômés (ingénierie pour l’un d’eux), ayant un très bon rapport familial, ayant une bonne vie, se sont vus approchés par des membres du groupe Salafia al Jihadia. À ce jour, je n’ai aucune idée de la faille qui a permis aux recruteurs de les détourner dans leur voie, car c’est devenu un sujet tabou, mais ce que je peux vous dire, c’est que ces jeunes hommes étaient des plus normaux. Aucune tendance à la violence, aucune tendance à l’intégrisme. Deux jeunes musulmans «modérés» (je n’aime pas trop ce mot, car selon moi, il ne devrait pas exister, mais ça, c’est un autre sujet pour un futur billet), qui vivaient leur vie. Lorsqu’on se voyait, ils me faisaient la bise de politesse et on pouvait passer la soirée à parler de tout et rien.

Un après-midi de semaine, alors que j’étais bien tranquille, chez moi, à Tanger, j’ai entendu frapper à la porte. En ouvrant, j’étais bien heureuse de voir que c’était eux qui venaient en visite. Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’ils baissèrent les yeux et que l’un d’eux me demanda si mon mari y était ou rentrerait sous peu. Je fus encore plus déstabilisée lorsqu’ils ont fait quelques pas à reculons en m’annonçant qu’ils repasseraient plus tard, lorsque mon mari serait rentré. Les heures passèrent et j’étais bien embêtée. Mon p’tit mari le fut autant que moi lorsque je lui racontai tout ça. Nous étions maintenant deux à nous impatienter du retour des deux intrigants.

Lorsqu’ils se sont pointés, mon mari est allé ouvrir. Ils étaient bien normaux avec lui. J’étais plus loin, au salon, me disant: «Mais merde, mon DJ va croire que j’ai inventé tout ça!». C’est alors qu’ils approchaient du salon que j’entendis l’un d’eux dire au DJ qu’ils ne me salueraient pas en me faisant la bise ni en me tendant la main. Je n’allai donc pas vers eux lorsqu’ils entrèrent au salon et je ne prononçai que les formules de courtoisie du genre: «Marahba, labass 3lik? Koulchi bikhir? Sa7ha labass?». (Il va y avoir des fautes, désolée pour la version arabe, le DJ n’y est pas pour me corriger. Traduction rapide: Bienvenue, ça va? Tout va comme vous le souhaitez? La santé va bien?) Après toutes les formules de courtoisie échangées, lorsque tous les sujets reliés à l’information générale sur la famille de chacun furent épuisés (eh oui, ce n’est pas rien la politesse chez les maghrébins), nous avons fait un bond dans le vif du sujet. L’un des copains, se sentant obligé aux explications, commença à me dire que désormais, il ne faisait plus la bise aux femmes, sauf à sa mère, ses soeurs et sa femme. Lorsque je lui demandai pourquoi il ne me tendait tout simplement pas la main, j’eus droit à un regard stupéfait: «Un homme ne doit pas avoir un tel contact avec une femme autre que son épouse, sa mère et ses soeurs». Oulala… J’eus droit à bien des remontrances lors de cette soirée. Je me fis sermonner parce que je ne portais pas le voile. Le Dj se fit d’ailleurs sermonner parce qu’il n’était pas assez ferme avec sa femme. Nous n’y comprenions plus rien. Le moment le plus délectable de la soirée fut celui où je les questionnai plus longuement sur le refus de tendre la main à une femme autre que leur épouse, leur mère ou leurs soeurs afin de la saluer. Bien entêtés, ils me répétaient qu’un homme ne devait pas avoir de contact avec la peau d’une autre femme, etc. Toutes ces idioties… Ce fut marrant lorsque je leur dis: «Et concernant le Prophète Mohammed (SWT)… Il est rapporté dans un hadith qu’un jour, il a rencontré une femme et qu’il lui a conseillé l’utilisation du henna pour adoucir sa peau bien rugueuse. Fallait bien qu’il lui ait touché la main, non?» Leur tête à ce moment, je vous dis pas. Des hmmfff, des euhhh, de longs silences ensuite. 1-0 pour Kennza.

Enfin, tout ça alla en augmentant. Chaque fois qu’on les voyait, on remarquait un endoctrinement plus profond, plus dangereux. Vers la fin, l’un d’eux me sermonna sur l’emploi de mon mari. À l’écouter, ce dernier devait changer d’emploi pour en dénicher un où il n’aurait pas à travailler avec des femmes (le DJ était réalisateur de radio). Il poussa la note en me suggérant qu’il devienne mécanicien. Ce que j’ai rigolé en lui disant que beaucoup de femmes allaient chez le mécanicien, et ce, même au Maroc. Sa réponse fut que si les femmes se limitaient à leurs devoirs (soit de demeurer à la maison pour prendre soin des enfants et préparer le retour du travail de leur mari), il n’y en aurait pas de problèmes. Wow, quelle brillante idée, mon rire cessa sur le champ. Comment pouvait-il en être rendu là? Comment un jeune homme si brillant, avec un avenir intéressant, pouvait en être arrivé à ce point où il avait même forcé sa femme à porter le niqab, femme qui ne portait même pas le voile, qui se baladait en jeans et t-shirt et se maquillait lorsque l’envie lui prenait. Les familles de ses jeunes hommes ont longtemps essayé de les ramener dans le droit chemin. Ce ne fut pas une tâche facile. Ils ont mis des mois à essayer de rompre cette carapace dans laquelle ces sympathiques membres du groupe salafiste les avaient coincés. Des mois à essayer de les ramener à la raison. Des mois à combattre les idées farfelues, le lavage de cerveau. Je ne sais pas ce qui a fait qu’ils ont réussi, mais à ce jour, ces deux jeunes hommes, âgés d’environ trente-cinq ans, sont redevenus ce qu’ils étaient. Nous n’avons plus jamais reparlé de ces années noires où ils étaient convaincus que nous représentions, mon mari et moi ainsi qu’une bonne partie de la population mondiale, le mal. Mais pour avoir côtoyé de près des gens allumés et manipulés par ces intégristes complètement cinglés, je peux comprendre quelque peu comment on les pousse à nouer une ceinture explosive autour de leur taille. Je ne peux les excuser, mais déjà, de comprendre tout le détournement est un bien grand pas.