Ils étaient là à nous scruter, se demandant peut-être ce qu’une gawria* pouvait avoir de particulier. En fait, je ne sais trop ce qu’ils avaient en tête en nous voyant faire les nombreux voyages entre le premier étage et le trottoir. Des images précises? Le désir de s’immiscer au premier pour épier nos gestes? Se laissaient-ils porter par le flot, espérant, devinant nos mots? Ce que j’en sais, c’est que les jours défilaient et le mal qui les habitait avait gagner les résidents de l’immeuble, mais également toutes les âmes de ce quartier nommé Castilla. Ce n’est pas tous les jours qu’une 9ab9obia** s’installait dans leur quartier. Des sourires discrets des premiers moments naquirent des Salamou Alaikoum respectueux. Il faut dire que le sympathique petit couple de concierges de notre immeuble avait informé à peu près tout le monde que l’étrangère comprenait le dialecte marocain et usait de toutes les formules de politesse et il va sans dire que le gardien du quartier avait aussi prit soin de propager la bonne nouvelle.

Certes, tout cela aurait pu me choquer, mais il n’en était rien. J’appréciais ce naturel amical, je me plaisais dans ces salutations, car bien qu’elles pouvaient paraître que formules dictées par un automatisme culturel, je savais qu’elles étaient toutes intéressées. C’est ainsi que je pris plaisir à saluer tout un chacun, à reconnaître le voisin du dessus en lui souriant, à demander des nouvelles des enfants de nos concierges, à m’enquérir de la mère de la dame de l’immeuble voisin. Lorsque je rendais visite à ma belle-mère, j’appréciais que le chien du gardien de son quartier vienne à ma rencontre au-dessus de la côte, près de la salle de basket, m’accompagnant jusqu’à l’entrée de l’immeuble un peu plus bas. Il avait suffit d’un petit mois pour que je fasse partie intégrante de mon quartier, mais aussi du tout Tanger. Je croisais chaque jour, à divers endroits, des personnes que je connaissais ou qui me connaissaient et me saluaient, disant ensuite à la personne qui les accompagnait que j’étais la canadienne ou pour d’autres la femme du DJ bossant à Medi1 ou encore pour d’autres l’enseignante de l’École Noure. La référence changeait selon la personne que je croisais. Il fallu moins d’un mois pour que mon boucher devine ce que je voulais ; moins d’un mois pour que je demande à mon petit épicier du quartier d’inscrire la note dans son carnet (et le mien) question que je repasse payer quand j’aurais plus de temps. Quelques mois plus tard, alors que je venais tout juste de rentrer à la maison avec ma petite merveille née le jour précédent, une voisine frappa pour me féliciter et m’offrir un énorme bouquet de fleurs et quelques plats. Cette voisine dont j’ignorais même le prénom, mais avec qui j’avais quelques petites conversations de politesse chaque jour où je la croisais, m’offrit son aide en cas de besoin.

Cette familiarité pouvant laisser, aux premiers contacts, un sentiment d’envahissement avait vite fait partie de mes habitudes quotidiennes. J’appréciais cet intérêt porté envers tout un chacun. Je l’appréciais d’autant plus lorsque je songeais à ces voisins de mon immeuble de l’Île-des-Soeurs, que je ne connaissais que de visage, qui auraient été bien surpris et peut-être choqués si j’avais osé les saluer en prenant des nouvelles de leur famille. Alors qu’au Québec, je n’avais pas vraiment remarqué cet individualisme, ce nombrilisme, il me sautait en plein visage au Maroc. C’était là ce qu’on pouvait appeler un choc culturel.

*Gawria: occidentale
**9ab9obia: québécoise