L’établissement était tout neuf. Les délais prévus étaient respectés. Chose surprenante pour le Maroc, sachant combien les procédures administratives sont lentes et complexes, chacun s’amusant à relancer la balle à l’autre. À ce sujet, je me rappelle ce jour où nous préparions notre dossier pour l’autorisation de mariage (c’est bien compliqué lorsqu’il s’agit d’un couple mixte) et qu’à la mairie, le mec nous avait dit qu’il nous faudrait revenir avec tel papier en main, seul papier manquant. Lorsque nous y étions retournés en après-midi, c’était un autre employé qui lui, nous annonçait que non, ce papier n’était pas nécessaire, mais qu’en fait, il nous faudrait tel autre papier. Exaspérations… Le manège avait duré trois mois. Trois longs mois où nous passions de bureaux en bureaux, de Tanger à Rabat: de la mairie au commissariat, du notaire au consulat, du procureur à la mairie. Trois courts mois en fait, car nous avions usé des contacts familiaux, autrement, nous en aurions bien eu pour six mois.
Je disais donc que, chose surprenante, les formalités administratives n’avaient pas mis un frein à l’ouverture prévue de l’école. J’avais pu rencontrer la direction et la majorité des professeurs que je côtoierais. J’avais fait la liste du matériel nécessaire pour ma classe, du nombre de tables et chaises jusqu’aux pots de gouache et de pinceaux. Que c’était excitant d’aménager cette classe du rez-de-chaussée où d’ici trois semaines, j’accueillerais mes deux groupes d’élèves ; de jeunes marocains âgés de trois à cinq ans. Je m’inquiétais peu de ne pas encore tout comprendre du dialecte marocain, car les petits sauraient se faire entendre, je n’en doutais pas. Je ne songeais pas une seconde aux difficultés de communication avec les parents. En fait, naïvement, je me disais qu’étant donné qu’il s’agissait d’une école privée, une école que fréquenteraient des jeunes nantis dont les parents avaient forcément un bon emploi et une bonne instruction, je pourrais communiquer en français. Je n’avais pas songé une seconde que ce seraient les «bonnes» qui ramèneraient les enfants à l’école et avec qui je devrais communiquer. Heureusement, mes collègues marocaines étaient là pour me venir en aide et m’écrire sur un bout de papier la traduction de ce que je voulais transmettre comme message.
J’en étais venue à un accord avec la direction. Pour les deux premiers mois, je ne toucherais qu’un maigre salaire de 1700 dirhams (tout de même le salaire minimum marocain à cette époque). Mais après ces deux mois, j’aurais le salaire demandé (pas si exorbitant, car tout ce que je voulais, c’était m’occuper, me sentir utile, enseigner et on vivait déjà très bien avec les salaires du DJ) et j’aurais aussi le transport fournis (le minibus de l’école). Au début tout était si beau. J’avais tout le matériel nécessaire, ma classe était superbe, mes collègues étaient toutes sympathiques, mes élèves avaient chacun leur charme. Même le petit Karim qui s’amusait à uriner dans un des coins de la classe que pour m’embêter était adorable en d’autres moments. Ayant pour règle de ne leur parler qu’en français en tout temps, il leur fallu peu de temps à ces mômes pour comprendre ce que je déblatérais. Encore faut-il préciser que je ne leur servais pas mon accent québécois. Je l’avais mis au placard pour mieux me faire comprendre de ma belle-famille et des amis. Les mois s’écoulaient et chaque mois qui passait en était un de plus où je pouvais me répéter avec satisfaction que j’enseignais que parce que ça me plaisait, car mon salaire était toujours le même et personne n’avait encore eu le bonheur d’apercevoir le minibus de l’école. Chaque matin, je hélais un taxi et demandais au chauffeur de se rendre près du Consulat d’Espagne. C’était plus simple que de lui demander de me conduire dans le quartier California, à l’école dont ils n’avaient pas entendu parler pour la plupart. Peu surprenant, car lorsque je demandais aux taxistas de me conduire à Medi1 (chaîne radiophonique qu’ils écoutaient tous pour la plupart lorsqu’ils n’écoutaient pas une cassette de Mohammed Marakchi ou Kadem El Saher) afin d’aller y rejoindre le DJ, rares étaient ceux qui savaient où c’était. Je devais préciser «rass msallah» pour qu’ils saisissent enfin où je voulais me rendre. Alors une nouvelle école privée, autant dire qu’ils ne connaissaient pas du tout et ne cherchaient pas à connaître.
Un lundi matin, j’appris qu’on n’avait plus l’autorisation de faire des photocopies pour nos élèves avec le photocopieur de l’école. «Où dois-je les faire alors?» que j’avais demandé au directeur. «À vos frais, partout où ils en font» m’avait-il répondu. C’est à ce moment que je perdis mon sourire qui m’accompagnait chaque jour. Alors que j’avais souri la semaine précédente lorsqu’on m’avait annoncé que je devrais apprendre l’hymne national marocain pour ensuite le «chanter» avec mes élèves chaque matin, je rageais ce matin-là en essayant de me rappeler les paroles autres que les deux premières phrases: «manbita al ahrar, machriqa al anwar*» et la dernière: «Allah, Al Watan, Al Malik**». Alors que le petit Karim me flanqua un coup de pied sur le tibia lorsque je lui demandai de nettoyer le coin qu’il avait encore arrosé, je me dis que c’était une bonne chose que d’être enceinte. J’allais quitter l’établissement et comme me le dit effrontément le directeur, sa nièce se ferait un plaisir de prendre mon poste pour un salaire de 1000 dirhams. L’établissement n’avait pas eu à faire face à des annulations d’inscription car il avait ouvert ses portes à la date promise, mais il perdit vite la face lorsque ses meilleurs enseignants furent remplacés par du personnel non qualifié, acceptant des salaires de misère, salaires qui les sortiraient de leur misère.
C’est ça aussi le Maroc, mais je vais vous dire, je serais prête à retourner y vivre dès demain.
*Manbita al ahrar, machriqa al anwar: Berceau des hommes libres, source des lumières
** Allah, Al Watan, Al Malik: Dieu, la patrie, le roi





4 comments
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14 mai 2007 à 12:15
DaSpaceMonkey
Que de courage, que de sang froid. Une vrai leçon de la culture de la solidarité, loin d’un patriotisme aliénant, qu’il faut à ce pays et plus largement aux tiers-monde.
14 mai 2007 à 9:12
kennza
Le Maroc n’est pas tout joli malheureusement. Je me verrais mal ne raconter que les bons côtés. Avec le temps, les choses devraient se remettre en place. Du moins, je l’espère.
15 mai 2007 à 8:58
bigmamax6
A chaque pays ses bons et ses moins bons côtés hein?
C’est toujours intéressant de te lire Ken… Que j’aimerais aller y faire un tour un de ces jours!
Mon mari est fou de la Roumanie quand à lui! Il fait des recherches et apprend l’histoire de cette vieille Roumanie, qui essait encore de faire partie de l’Europe!
C’est fou comme chaque petit bout de la terre est tellement différent autant par sa culture, que sa nature!
Continue de nous instruire chère Kenza! Merci de partager avec nous!
15 mai 2007 à 12:19
kennza
C’est un plaisir Big et je ne te cache pas que c’est un petit plaisir pour moi aussi que de me remémorer ces souvenirs. Faudrait que je raconte le Maroc vu par ma mère hahaha, c’était terrible. Elle passait son temps à faire des comparatifs avec le Canada. Tiens, c’est une idée. Comparer la vision de quelqu’un qui est habitué de s’intégrer partout à celle de quelqu’un qui y va à reculons.
Bientôt, je pourrais vous faire le récit du Canada vu par ma belle-mère, qui mettra les pieds en Amérique pour la première fois de sa vie. Ça risque d’être intéressant, surtout lorsque nous allons aller au Saguenay avec elle. Autrement, ce n’est pas dans mon quartier qu’elle va se sentir dépaysé, Rosemont, aux limites de St-Léonard est devenu le quartier des maghrébins. Même la princesse Yasmeen s’est habituée à voir les femmes, les jeunes femmes et les jeunes filles voilées. Tellement que depuis 1 mois, elle nous casse les oreilles pour qu’on lui achète des foulards pour porter le voile.